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Dialogue existentiel 13: ces différences irréductibles

Dialogue existentiel 13: ces différences irréductibles

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à propos des différences

Ces différences irréductibles

Un dialogue entre Irinas les feuilles mortes et Emmanuelles les tortues. Les Irinas pensent que la vie est attente et mystère mais elles sont disposées à saisir les opportunités du moment tout en restant nostalgiques du passé. Elles craignent le mal qui sait prendre des apparences trompeuses. Les Emmanuelles sont des raisonneuses qui préfèrent se fier à la logique plutôt qu’aux sentiments.

Irinas: mesdames les tortues, vous avez entendu la nouvelle émission de Davina et Peter? Ils vont nous attirer des ennuis ces deux-là!

Emmanuelles: vous croyez? Ils se veulent critiques mais manquent de profondeur, pourquoi cela nous attirerait-il des ennuis?

Irinas: parce qu’ils se moquent des humains et ceux-ci ne vont pas aimer et vont nous le faire payer. Il faut toujours savoir reconnaître le mal sous les apparences trompeuses qu’il peut prendre.

Emmanuelles: les humains n’écoutent pas les animaux et encore moins les végétaux, vous n’avez rien à craindre.

Irinas: certains le font et dans tous les cas, parler d’un problème, c’est lui donner plus d’importance qu’il n’en a. L’ignorer quand c’est possible, c’est ne pas se laisser mener par lui.

Emmanuelles: mais puisque seuls certains humains qui ne sont pas comme les autres peuvent éventuellement écouter l’émission, le problème ne se pose pas.

Irinas: il ne s’agit pas seulement de cela. Peter et Davina mettent en avant des différences et augmentent donc les possibilités de tensions. Ils fomentent donc la révolte. A quoi bon puisque nous vivons tout à fait bien tels que nous sommes?

Emmanuelles: que proposez-vous de faire?

Irinas: une contre-émission que nous diffuserions sur la radio des eaux.

Emmanuelles: la radio des grenouilles? Elles sont d’accord? Elles n’aiment guère les humains, pourquoi voudraient-elles les défendre?

Irinas: parce que, comme vous l’avez sans doute remarqué, elles aiment faire du bruit mais ne sont pas assez pour remplir tous les crénaux horaires et que par ailleurs, elles détestent Peter.

Emmanuelles: ah, cela s’explique. Pour notre part, nous n’apprécions guère Davina, c’est une bécasse hautaine.

Irinas: alors, qu’en dites-vous?

Emmanuelles: que c’est une bonne idée. Ils ont parlé de droits dans leur deux dernières émissions, nous pourrions revenir sur leurs propos et les corriger.

Irinas: que pensez-vous dire?

Emmanuelles: eh bien, cela rejoint un peu ce que Socrates nous a fait mieux comprendre quand nous avons parlé avec lui récemment: les individus, qu’ils soient d’une espèce ou d’une autre, sont tous différents et ne peuvent pas être comparés. Ils n’ont donc que des droits et des devoirs envers ceux qui leur ressemblent et partagent leurs vues. Quand Peter affirme que les humains ont une culture qui les éloigne de la nature, il ne fait que définir ce qu’est un humain. Il ne peut donc pas leur reprocher d’être ce qu’ils sont.

Irinas: ceux qui emprisonnent les lions sont donc dans leurs droits quand ils le font?

Emmanuelles: oui car c’est comme cela qu’ils ont organisé leurs valeurs. Peter, lui, ne se demande jamais s’il respecte le droit des grenouilles à vivre quand il les mange parce qu’il ne pense pas comme une grenouille et ne veut pas penser comme une grenouille.

Irinas: et Davina se trompe donc quand elle affirme que la morale des humains ne devrait pas être basée sur des expériences virtuelles puisque par définition, leur culture crée un monde virtuel où le langage donne l’illusion d’une communauté de vues.

Emmanuelle: c’est cela. Pour nous, ils ne sont ni intéressants, ni fréquentables mais c’est leur différence qui les rend ce qu’ils sont et on ne peut pas les juger à l’aune de qui nous sommes. Nos mondes ne sont pas les mêmes. Nous ne pouvons qu’accepter ces différences sans essayer de vouloir les corriger.

Irinas: et que diriez-vous à propos de leur histoire de pantalon de yoga?

Emmanuelles: qu’on ne peut demander de la compassion qu’à quelqu’un de compatissant et que c’est alors une demande inutile. Que l’entraide est ou n’est pas mais ne peut pas passer du non-être à l’être. Que le respect n’est donné qu’à ce qui nous parait respectable.

Irinas: il s’ensuit donc que chacun devrait s’efforcer de rester dans son univers entouré de gens semblables sans essayer d’imposer ses vues à ceux qui sont différents, est-ce ce que vous voulez dire?

Emmanuelles: oui, cela semble logique. Si chacun avait la raison, la paix serait universelle mais ce n’est pas le cas donc remuer les différences, c’est inutilement troubler les eaux. Mieux vaut adopter une approche plus réaliste qui nous semble aussi plus raisonnable.

Irinas: et la bienveillance naturelle alors?

Emmanuelles: c’est une fiction destinée à imposer un mode de pensée unique mais dans la réalité, elle ne bénéficie qu’à ceux qui la défendent.

Irinas: ah, c’est clair, nous avons de quoi faire une belle émission. Nous allons à nouveau parler aux grenouilles et dès qu’elles nous accordent une tranche horaire, nous dévellopons ces idées à l’antenne. Qu’en pensez-vous?

Emmanuelles: que vous savez où nous trouvez quand vous aurez besoin de nous. Nous pourrions même appeler cette émission « La raison du monde » si cela vous va.

Irinas: cela me semble tout à fait bien refléter ce que nous allons faire et je vais de ce pas soumettre notre idée à nos amies amphibiennes.


Analyse

Faut-il parler des différences au risque de menacer le bien-être de tous?

Les Irinas pensent que se moquer des humains en montrant leurs différences, c’est se mettre dans la situation de supériorité qu’on leur reproche et potentiellement générer des révoltes. Au contraire, les ignorer serait une meilleure façon de limiter leur influence. Faire de la publicité à un problème en en parlant ne fait que l’augmenter.

Les Emmanuelles disent que les différences sont incontournables et que c’est en reconnaissant cet état et en l’acceptant que chacun vit bien dans son monde. Vouloir que tous acceptent des régles identiques et partagent des idées communes, c’est ignorer la réalité.

Discussions possibles

Quel bien y a-t-il à critiquer ceux qui agissent différemment de nous?

Le pluralisme des idées est-il un danger pour la vie en communauté?

Pour finir

Envie de réflexion un peu plus poussée? Voyez, par exemple, Pluralism, against the demand for concensus où Nicholas Rescher explique comment la recherche d’un consensus toujours impossible peut être remplacée par l’institution d’arrangements pragmatiques (ce livre, publié en 1995 par un philosophe américain, n’est pas encore traduit en français).

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Envie d’en savoir plus sur les goûts des Irinas et des Emmanuelles? Leur livres préférés sont dans la bibliothèque du domaine.


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